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Twintwin chez les Syldaves
Les Inrockuptibles n°311 – 30 octobre 2001.
Interview par JD Beauvallet.
© Les Inrockuptibles, 2001 - www.lesinrocks.com.
Après
avoir annoncé sa retraite l'au dernier, Aphex Twin revient avec
un double album furieux et passionnant : Drukqs. Très rare mais
généreux en interview, ce personnage fondamental de la musique
électronique s'explique enfin sur ses personnages, ses méthodes,
ses origines et ses desseins : un jeune homme aussi doux que sa
musique semble indomptable, aussi proche que ses disques
semblent martiens.
Depuis
dix ans, Richard D. James et ses différentes incarnations, dont
Aphex Twin reste la plus célèbre, ont largement contribué à
la révolution de l'electro. Grâce à cet ancien étudiant en
électronique défroqué (au cursus express : il a abandonné
ses études au bout de quelques semaines), cette langue souvent
austère ou simpliste s'est découvert une grammaire à la
complexité inédite, mais aussi une fluidité et une richesse
vierges.
Tout comme Brian Eno, son plus évident ancêtre, avait révolutionné
l'utilisation des synthétiseurs dans les années 70 (en
refusant la surenchère dans la virtuosité pour privilégier
une approche nettement plus sensible et épurée), Richard D.
James a écorcé l'acid-house et dépecé la techno au début
des années 90.
Réduites à leurs
uniques centres vitaux, techno et acid-house allaient ainsi
devenir l'impensable terrain de jeux de cet autodidacte qui ne
citait pas alors Satie au Stockhausen, mais sentait bien
qu’avec un cœur et un sampler, il y avait mieux à faite que
ce qu’il entendait autour de lui. Comme Eno, autre enfant isolé
de la campagne anglaise, autre fils de prolétaire terrorisé
par le monde du travail, Richard D. James se replie alors dans
un univers imaginaire, entre soldats de plomb et claviers de
plumes. On le découvrira par le fondamental Selected Ambient
Works 8S-92, premier album au titre logiquement enoesque: un
phénomène de tension et de dynamique, derrière lequel une
grande partie de la musique électronique court encore vainement
aujourd'hui. Quelques fâcheux accoleront alors à sa musique
des étiquettes humiliantes et hautaines, du genre "intelligent
techno". La prétention n’a pourtant jamais été
convoquée dans la discographie touffue et intraitable d'Aphex
Twin qui, par contre, flirtera souvent avec un humour sauvage,
des provocations vachardes ou un nihilisme sadique.
Chez Aphex Twin, gentiment slacker, le cerveau a beau commander
les disques, il est poliment écarté du discours : une parole
jamais théorique, étonnamment terre à. terre comparée à ses
disques, serrés et heurtés. Il suffit d'ailleurs d'avoir vu un
jour ses vidéos (aussi effrayantes qu’hilarantes, réalisées
avec son sinistre complice Chris Cunningham) de Come to Daddy
ou Windowlicker pour être convaincu que Richard D. James
est tout sauf un ténébreux distillateur de jus de cerveau en
eau de boudin.
C'est d’ailleurs après ces deux singles et leurs triomphes
miraculeux que Richard D. James annonçait l'an passé sa
retraite définitive. Une promesse rendue caduque, cet été,
par la perte d'un disque dur dans un avion japonais : littéralement
affolé à l'idée de voir ses morceaux inédits courir sur
Internet, Richard D. James a alors bricolé dans 1'urgence le
double et éblouissant Drukqs, vraisemblable testament
d'une musique qui doit autant à la jubilation de l'acid-house
qu’à la mélancolie de Satie, aux recherches soniques de la
drum’n’bass qu’à la tendresse des boîtes à musique des
jouets d'enfants. "Un enfant dans un corps d'adulte:
c'est tout moi, ça. J’espère que l'adulte ne l'étouffera
jamais", confirme d'ailleurs Richard D. James dans cet
entretien rare et précieux: le seul qu’il ait accordé à un
journal français cette année.
Notre rencontre ressemble à un parcours du combattant . pour
avoir l'honneur de discuter avec la légende la plus discrète
de l'électronique anglaise, il faut d'abord poireauter dans un
centre commercial ultra- glauque du sud de Londres. Un mall
qui fut sans doute à la mode en 1967, mais qui est aujourd'hui
abandonné aux louches commerces syldaves, à des échoppes de
produits non identifiés entre lesquelles des hommes troubles et
moustachus (des femmes aussi, à l'identique) déplacent leur
chaise - et leur conversation.
Le temps de se croire victime d'un joli canular et Richard D.
James déboule sourire aux lèvres, en provenance de son bunker
voisin : l'ancien local d'une banque dans lequel il vit désormais,
autonome et retranché. Cette visite au centre commercial est
visiblement l'événement de sa journée.
Le décor ressemble de plus en plus à une aventure glaçante
d’Hergé, alors que nous engageons la conversation sous une
trentaine de regards inquisiteurs, dissimulés derrière des
lunettes noires - et des gabardines. Des hommes de la Zepo, la
police secrète syldave. Aphex Twin ou l'art de rendre les
choses les plus banales périlleuses et étranges.
L’année
dernière, tu annonçais ta retraite, après tes deux plus gros
succès à ce jour, Windowlicker et Come to Daddy.
Qu’est-ce qui avait motivé ce rejet ?
Richard D. James - J'ai l'impression de m’être mis en
retraite depuis longtemps déjà, depuis mes 20 ans. Depuis le
jour où j'ai décidé de ne pas travailler, je suis en quelque
sorte en pré-retraite. Et soudain, l'an passé, la musique a
commencé à ressembler à un travail, il fallait donner des
interviews, assister à des réunions. C'est pour ça que j'ai sérieusement
envisagé de dire adieu à l'industrie du disque. Mais j'aurais
continué à faire de la musique, j'ai trop besoin d'elle. Ma
vie serait inutile et vide si je n’avais pas la musique.
Pourtant, dans tes rapports à l'industrie et aux médias, tu
as l'air de t'amuser, en brouillant les pistes.
C'est une façon de M'obliger à ne pas prendre ce cirque au sérieux.
Pour ce nouvel album, je n’ai accepté que quatre interviews.
Car avant, pendant les interviews, je m’entendais parler et,
tout sonnait faux. Parfois, on m'envoyait à l'étranger où,
pendant une journée entière, je restais consigné dans un hôtel,
à répondre à vingt entretiens à la queue leu leu. je
m’ennuyais tellement que je mentais en permanence, je
m’inventais des personnages, je décidais que j'allais être
agressif avec le journaliste suivant, vaniteux avec un autre,
timide avec celui d'après... Comme je n’ai jamais lu la
presse musicale de ma vie, je ne savais pas ce qu'il fallait
dire. J'ai très vite compris que je n’étais pas taillé pour
ce "métier", qui a plus à voir avec le commerce
qu’avec la musique. Je parais très naïf, mais la plupart des
musiciens me dégoûtent, ils ne sont que des représentants de
commerce. Quand je leur rends visite en studio, je suis choqué
de voir qu’il puisse y avoir un téléphone ou un fax dans le
lieu même où se crée la musique. Moi, j'ai banni le téléphone
de mon studio, je ne veux pas qu’on m’y trouve, je veux que
ça demeure un lieu magique, sans lien avec la vie extérieure.
Comment peut-on créer sereinement quand on a au bout du fil des
marchands qui vous disent "La musique pour la pub, il me
la faut dans une heure"? J'ai honte pour eux, ils ont
trahi leur don, ils sont devenus des larbins.
On dit que tu viens d'un milieu très aisé et que tu
n’aurais pas besoin de la musique - et donc de son commerce -
pour vivre.
C'est sans doute une bêtise que j'ai racontée un jour où je
m'ennuyais en interview. En vérité, dans mon petit village de
Cornouailles, ma mère est infirmière et mon père mineur.
Quand j'ai commencé la musique, j'étais étudiant en électronique,
boursier. Du jour au lendemain, un label belge, R&S, m’a
envoyé 10 000 F pour sortir un premier disque. je n’en
revenais pas, j'ai immédiatement abandonné l'université. Car
le monde du travail, pour moi, était l'épouvantail : j'ai vu
mes parents se battre toute leur vie pour mener une existence à
peu près décente et je ne voulais pas de ça. Ils ont
aujourd'hui 60 ans et appartiennent à cette génération qui
culpabilise dès qu’elle arrête de bosser, qui a honte de
s'octroyer cinq minutes pour regarder la télé. Le soir, je les
voyais rentrer exténués à la maison et très tôt, j'ai rêvé
d'une autre vie. La musique, ça a été mon issue de secours.
Par exemple, quand je m’engueule avec ma copine, je pars
composer de la musique. N'importe qui d'autre rentrerait à la
maison, laisserait se décanter la colère et la frustration,
puis tenterait de recoller les morceaux. Moi, je m’enfuis,
totalement. Et parfois, au bout de deux jours, ma copine
m’appelle : "Tu aurais quand même pu m’appeler, je ne
sais plus où on en est." Et moi, j'ai tout effacé, je
suis parti si loin de ces tracas quotidiens. La musique est la
meilleure thérapie que je connaisse. Elle est mon doudou, mon
refuge douillet. Ce qui est parfois dangereux : car si
j'utilise la musique pour me guérir et que je ne compose que
des merdes, alors là, je suis au fond du trou. Pourtant,
contrairement à ce que dit ma copine, j'ai l'impression d'être
plutôt équilibré, d'humeur constante.
Ta musique est pourtant souvent mélancolique.
Je suis résolument nostalgique, je suis bouleversé en me
souvenant d'endroits où je suis allé, de gens que j'ai côtoyés.
C'est maladif : je ne peux pas, physiquement, passer devant
la maison où j'ai grandi. Sinon, je rentrerais et je viderais
les gens qui y habitent désormais. "C'est MA maison,
vous n'avez rien à y faire !"
Avec la musique, tu sembles avoir créé une bulle autour de
toi, un rempart. Qu'est-ce qui tenait ce rôle avant la musique
?
Mes jouets ont longtemps tenu ce rôle, mes petites voitures et
mes soldats de plombs. Puis, vers 10 ans, j’ai commencé à
m'amuser avec mon magnétophone, à enregistrer les bruits
autour de moi, sans en parler à personne. C'est d'ailleurs
toujours comme ça que j'envisage ma musique . un jeu, destiné
à moi seul. je me force à croire que mon argent vient
d'ailleurs, pour maintenir la composition au rang de hobby
secret. Les premières véritables mélodies, je les ai composées
vers 12 ans, par hasard, à force de coller, ralentir ou accélérer
des bouts de cassettes. Tout cela, c'était des échappatoires,
une manière de m’évader de mon quotidien. C'était une
petite ville étouffante, où tout le monde se connaissait.
J'avais l'impression d'être coincé à l'écart de tout, oublié.
je rêvais de venir à Londres, une ville qui allait me garantir
l'excitation - mais aussi l'anonymat. Une ville où l'on peut être
seul ou en groupe mais, au moins, où l'on a le choix. je me
souviens avec effroi du jour où mon meilleur copain a refusé
de jouer aux petits soldats et aux voitures avec moi, me disant
qu'on était trop vieux pour ça. J'étais effondré. Il me
fallait immédiatement un produit de substitution : j'ai commencé
par dessiner, puis la musique s'est imposée. je dessinais
surtout mes mains, c'était mon seul modèle. Ou des images de
guerre, de gigantesques tableaux de scènes de batailles. De
temps en temps, je m’y remets faut que je pense au jour où je
serai sourd.
C'est une inquiétude sérieuse.
On ne fait pas quinze années de DJ techno sans bousiller ses
oreilles. Et puis, je passe ma vie à me gratter les oreilles.
C'est une véritable obsession. Récemment, je me suis acheté
un gadget parfait au Japon : une sorte de périscope éclairé
pour regarder à l'intérieur des oreilles. On peut-ainsi aller
observer le tympan et la cochlée : un tube en forme
d'escargot... Depuis que je suis gosse, je m'amuse avec mes
oreilles car c'est la seule façon d'approcher au plus près mon
cerveau. Et ça, c'est une obsession: jouer avec mon cerveau, le
toucher, appuyer sur telle ou telle partie.
Comment ton entourage a-t-il vécu cette réclusion que tu
t’es imposée, très jeune ?
Je pense que mes parents étaient ravis de voir qu'au moins je
ne m'ennuyais pas. Je rendais ma mère folle de rage en écoutant
mes maxis de techno beaucoup trop fort. Je n’avais pas ce
genre de problème avec mon père : les années passées au fond
des mines l'ont rendu sourd. La plupart du temps, j'étais seul
avec la musique. je ne lisais pas, car mon cerveau est toujours
sur le qui-vive, incapable de suivre la lecture. C'était mon
problème à l'école, où je ne comprenais rien, où les
conversations semblaient se dérouler dans une langue étrangère.
J'envie les gens quand je les vois lire : ils ont l'air de s'évader
de la vie de tous les jours.
Comment la musique est-elle devenue une telle obsession ?
Gamin, je n’écoutais pas du tout de musique, je n'aimais
rien. J'entendais, à travers le plancher, les disques de rock
indé de ma sœur et je trouvais ça atroce. Pourtant, je me
suis forcé: comme elle, je me suis enfermé dans ma chambre,
allongé sur le lit, à ne faire rien d'autre que d'écouter ces
guitares. Mais ça ne provoquait rien en moi, sinon l'ennui. je
trouvais ce besoin de s'exprimer par les paroles très étrange.
Jusqu’à récemment, j'étais très gêné à l'idée même de
parler de mes émotions, ça me paraissait un truc de vieux
rockeur. Je voulais jouer une musique débarrassée de ça,
c'est pourquoi j'aimais tant la techno, basée sur la répétition
et pas sur les sentiments. Les mélodies, C'était pour moi un
truc à l'eau de rose. Mais au bout de dix ans à n’écouter
que des musiques répétitives, à rendre sourd, j'ai changé
d'avis. Et puis je me suis un peu ouvert, j'ai moins de
difficultés et de honte à évoquer ce que je ressens. Depuis
deux ans, je m’effraie moi-même : je m’entends parler aux
autres de ce que je pense, de ce que j'éprouve. Mais j'en tire
un grand plaisir, un soulagement. Pendant plus de vingt ans,
j'ai été trop timide pour ça. Et malheureusement, ça-passait
pour de l'arrogance. Ma copine, lorsqu’elle m’a rencontré
pour la première fois, m’a trouvé imbuvable. Avant de se
rendre compte que je suis plutôt mignon (rires)...
Les raves ont-elles été tes premiers contacts avec des gens
dont tu partageais la passion ?
Mes seules expériences collectives, avant les raves, c'était
les, bagarres à coups de cailloux, dans mon village. je faisais
beaucoup de sport, mais toujours de manière individuelle: de
l'escalade, du vélo (j'en fais toujours beaucoup) ou de la
natation. Et là, soudain, dans les raves, je me découvrais des
amis. La première, je l'avons organisée avec un copain, dans
une bergerie - car il ne se passait rien en Cornouailles, on ne
pouvait compter que sur nous. Nous avons réussi à faire venir
cent cinquante personnes : ça en dit long sur l'état de désœuvrement
des jeunes de là-bas. Surtout que j'étais alors un DJ plus que
débutant. Un copain n’arrêtait pas de me parler et trois
fois de suite il a fait sauter le disque que je passais. Surtout
que c'était le premier de la soirée. J'ai failli abandonner ma
carrière de DJ avant même de l'avoir commencée (rires)...
Tous les danseurs me regardaient avec mépris. Et pourtant,
quelques mois plus tard, on m’invitait dans des soirées où
j'étais payé 400 F pour passer des disques pendant deux heures
seulement. C'est ce que mes copains d'école gagnaient en un
mois en remplissant, tout le week-end, les rayonnages de
supermarchés. J'étais tellement content d'écouter ce genre de
musique si fort, sans ma mère pour m’engueuler, que je
dansais comme un dingue derrière mes platines.
Ironie du sort, ta maison est située juste à côté du
temple anglais de la dance-music commerciale, le Ministry Of
Sound.
Certains soirs, la queue pour y entrer vient jusqu’à ma
maison. Pour tuer le temps, je canarde parfois leurs clients
avec des ballons remplis d'eau. De chez moi, je n’entends que
les basses, mais ça m’intrigue : je mesure le tempo, je
surveille les enchaînements. Aujourd'hui, c’est vraiment
devenu un lieu touristique, avec une grosse majorité de
badauds, venus du monde entier. Mon rêve, c'est de m’emparer
des platines un soir d'affluence,. pour vider la piste en
quelques minutes. J'y ai joué deux fois, mais uniquement dans
des soirées privées. je ne pouvais pas résister à l'envie de
jouer sur ce qu’ils décrivent comme "la plus puissante
sono du monde". Mais quand je me suis retrouvé aux
platines, le son était minable, je les soupçonne d'avoir changé
en douce la sono pour me punir, car je traîne une étrange réputation:
celle d'un DJ qui bousille les sonos. Dans les festivals, on me
dit "On te surveille, ne t'avise pas de faire le mariole
avec notre matos, vu ?"
Prends-tu toujours autant de plaisir à faire le DJ ?
C'est beaucoup moins excitant que lorsque j'ai démarré, à 16
ans. J'en rêvais alors toute la semaine. Aujourd'hui, je prends
plaisir à jouer dans des endroits moins conventionnels, chez
des gens par exemple. La semaine prochaine, je vais animer un
mariage et ça, ça m’éclate. J'ai aussi promis à une étudiante
en art, dont le travail visuel m’a plu, de venir jouer des
disques très durs à sa présentation de thèse. Et à côté
de ça, je joue aussi dans des musées comme le Albert &
Victoria, ce qui est assez pervers. Ça me fait du bien de
passer des disques sans nécessairement avoir l'impératif de
faire danser. Prochainement, je vais jouer au centre d'art de
Barbican, pour un hommage à Stockhausen. J'ai appris hier que
je n’aurai pas droit à une grosse sono, pour ne pas troubler
la bibliothèque et les galeries, mais que chaque visiteur
porterait un casque sans fil, relié à mes platines : au lieu
d'exploser la sono, je vais exploser les cerveaux. je vais en
profiter pour en- voyer des messages subliminaux - et aussi,
surtout, pour enfin rencontrer une de mes rares idoles,
Stockhausen. Je serai très timide, mais j'adorerais le faire
venir chez moi, fumer un joint et le faire jouer avec mes petits
instruments, avec mon acid-box, ma boîte à rythmes 808... Je
suis certain qu'il méprise la dance-music, mais je pense que je
pourrais pénétrer son cerveau, établir le contact.
Tes disques sont aujourd'hui plus souvent diffusés dans des
galeries d'art que dans ce genre de centre commercial où tu
donnes tes rendez-vous. Considères-tu cela comme un échec,
comme une incapacité à t'adresser au grand public ?
Le vrai échec, pour moi, serait de n'être diffusé que dans
les centres commerciaux. J'ai touché ça du doigt à une époque,
quand je me suis retrouvé dans les charts, et ça ne m'a pas
plu. Je pense que, fondamentalement, je suis fait pour
appartenir à une minorité. Plus les gens aiment ma musique,
comme ce fut le cas à l'époque de Windowlicker et Come
to Daddy, plus je flippe. Depuis l'enfance, je n’ai jamais
été habitué à être populaire, à être apprécié : ça me
déstabiliserait de changer de camp. Et pourtant, je voulais,
avec ce nouvel album, rencontrer un public plus large, pour la
première et dernière fois de ma vie, avant de m’éloigner
dans des aventures plus expérimentales. Car je ne veux pas
changer mon style de vie. Si j'en avais le courage, je ferais même
les choses en grand, je quitterais mon bunker de Londres et mes
habitudes. je rêve de vivre dans un phare, en pleine mer.
Es-tu capable de déconnecter, de prendre des vacances ?
Je devrais car je finis par me perdre, par m’immerger jusqu’à
ne plus savoir où je suis. Faire de la musique devient pour moi
une activité de plus en plus intense, épuisante. Partout où
je vais, j'emporte mon sampler et mon ordinateur. Par exemple,
je suis allé récemment en vacances au Mont-Saint-Michel et, même
là, il a fallu que je monte sampler les cloches de l'église
abbatiale.
Le label qui sort tes disques, Warp, repose entièrement sur
ta carrière. Est-ce un poids ?
Cet album est le dernier que j'enregistrerai pour Warp, j'en ai
assez d'être le fer de lance, celui qui finance des albums
rarement intéressants - hormis ceux de Squarepusher. Tous les
mauvais conseils qu’ils m’ont donnés, toutes les idées
qu'ils m’ont refusées, je les ai consignés dans un petit
carnet. Je n’aurais jamais dû les écouter... Une fois que
j'aurai quitté Warp et .ses ramifications dans le monde entier,
je pourrai à nouveau publier des disques à une petite échelle,
artisanale. Il sort déjà beaucoup trop de disques: à quoi bon
en mettre d'autres sur le marché si on n’a pas la certitude
d'apporter autre chose ?
La reconnaissance de ton influence par des noms plus célèbres
que toi (comme Radiohead, Madonna ou Björk) est-elle rassurante
ou agaçante ?
J'ai toujours trouvé ça bizarre. Ça pourrait me rendre très
prétentieux, me pousser à dire "C'est normal : leurs
disques sont nuls et c'est quand même la moindre des choses
qu’ils trouvent les miens meilleurs !" Moi, je suis
très fan de ma musique, elle est la seule que j'écoute. Mais
bizarrement, je ne comprends pas quelle puisse toucher qui que
ce soit d'autre. C'est si difficile de faire de la musique dans
son coin, sans compromis. Les gens ont l'impression que mes
morceaux coulent de source, que je ne connais pas le doute...
Ils n’ont pas idée du travail et de la réflexion qu’ils nécessitent.
En ce sens, ces compliments ont fait beaucoup pour ma confiance
- même si, à l'arrivée, ce qu'ils attendent de moi est très
décevant. Surtout de la part de Björk. Elle trouve insultant
que j'aie refusé de travailler avec elle, mais je suis désolé,
je ne suis aux ordres de personne, on ne me loue pas pour un
remix ou une chanson. Il faut venir chez moi, boire des verres,
fumer des joints, voir si on peut s'entendre avant d'envisager
une collaboration. Elle m’appelle au téléphone comme si elle
était chef d'entreprise et, même si j'adore sa voix, je ne
peux pas travailler par fax, par personnes interposées. Même
Philip Glass, qui avait fait une version de mon morceau Icct
Hedral, a finalement dû collaborer avec moi. Il était
furieux que je lui demande de revoir sa copie sous ma
surveillance.
Ce morceau est ce qui se rapproche le plus d'une BO signée
Aphex Twin. Comment se fait-il que tu n’aies jamais vraiment
composé pour le cinéma.
Ca a toujours été mon ambition. Ca a été douloureux et déprimant
de l'admettre, mais je ne peux pas tenir un délai. Et dans le
cinéma, c'est vital. Si on me dit "Tu as dix ans pour
finir l'orchestration", je suis certain de ne pas y
parvenir . je suis incapable de travailler sous la contrainte.
Du coup, je n’ai plus le choix : pour que je compose une
BO, je devrai aussi réaliser le film. Ça se fera forcément un
jour.
Ton nouvel album, Drukqs, est pourtant arrivé assez
rapidement. Qui t’a imposé, cette fois-ci, une date butoir?
Mon étourderie. J'ai oublié dans un avion, au Japon, le
lecteur MP3 sur lequel j'avais enregistré trois cents de mes
chansons. Aucun master n’a été perdu, mais j'ai soudain
paniqué : si ces nouvelles chansons se retrouvaient sur le
Net, je perdais mon seul gagne,pain pour les dix ans à venir.
C'est pour ça que Drukqs est sorti dans la précipitation.
Sous le coup de la panique, je voulais tout sortir sous la forme
d'un coffret de dix CD, mais je suis trop paresseux. Et
finalement, ça n'a pas été une si mauvaise, chose. ça m'a
forcé à réécouter toutes mes bandes, à faire un tri. Ces
morceaux n'auraient jamais dû se retrouver ensemble, mais je
trouve qu’ils fonctionnent bien ensemble, de manière désordonnée,
incohérente. Un album à l'ancienne, avec un ordre immuable, ça
ne peut plus exister -. à chacun de faire son propre
tracklisting, de faire son tri dans les trente morceaux de
l'album. C'est pour ça qu'on a créé le MP3. Drukqs est fait
pour être mis sens dessus dessous. Curieusement, c'est de très
loin l'album qui m'a demandé le plus de temps, de
concentration. Les morceaux les plus simples sont ceux qui
m’ont demandé le plus de travail : il m'a fallu épurer, sans
fin, retirer les notes les unes après les autres. Cette méticulosité
m'a surpris moi-même.
C'est la grande différence avec tes albums précédents : on
y sent une vraie réflexion, on ne retrouve plus l'instinct.
Seulement deux titres sont basés sur l'instinct, les vingt-huit
autres ont été élaborés, peaufinés, parfois sur deux années.
Le risque, c'est que je ne finisse jamais un morceau : il est
toujours à portée de main, prêt à subir les effets de ma
dernière lubie en date. Je veux les pousser le plus loin, voir
jusqu’où ils peuvent être déformés sans se déchirer.
D'ailleurs, il n'est pas exclu que je remixe totalement Drukqs
pour le ressortir dans dix ans. J'aime cette façon qu'a Pierre
Boulez de revenir en permanence à ses premiers morceaux.
Curieusement, je ne ressens jamais la claustrophobie quand je
suis enfermé dans mon studio. J'y suis bien, dans mon milieu
naturel. je reste parfois enfermé pendant des semaines chez
moi, sans la moindre idée de ce qui se passe dehors. Je m'en
fiche, je n’appartiens plus à ce monde, je suis heureux dans
le mien. Ma maison est vraiment un bunker, j'ai sous la main de
quoi survivre, tous mes jouets.
Et notamment ton label, Rephlex.
C'est vrai, on peut le considérer comme un jouet. Un jouet qui,
je le savais dès le début, n’allait pas choisir la facilité
mais agacer les gens. C'était un peu un caprice : sortir les
disques que j'aime, que ce soit du hip-hop, de la techno ou des
musiques plus exigeantes. Ma fierté, c'est que le label existe
depuis presque dix ans et est resté fidèle à sa philosophie.
Sur ce label, je peux sortir sous un pseudo des remixes de vieux
trucs acid d'il y a dix ans et réussir à pénétrer le Top 5o,
c'est miraculeux. Je songe sérieusement à sortir les prochains
Aphex Twin sur Rephlex, sans aucune contrainte.
On sent, sur le nouvel album une fois encore, l'influence
nette de compositeurs comme Debussy ou surtout Satie. Est-ce une
voie que tu penses explorer davantage dans le futur ?
Je collectionne, méthodiquement, tous les enregistrements pour
piano de Satie. Je l'écoute en permanence. J'aurais adoré
l'entendre composer un morceau drum’n’bass, il aurait été
l'homme providentiel. Depuis des années, je savais que je
viendrais au classique. Cette musique m'attendait, patiemment,
certaine que je finirais par me lasser de la dance. Et plus j'ai
de mai à trouver des maxis excitants (il me faut passer mille
merdes en revue pour trouver un truc neuf), plus je me tourne
vers le classique. C'est autrement plus gratifiant.
Ta
musique a toujours évoqué pour moi une image très forte :
celle d'un enfant prisonnier d'un corps d’adulte.
C'est exactement pour cette raison que j'aime tant Satie, pour
ce côté enfantin, fragile. J'aime cette façon de s'exprimer
simplement tout en réfléchissant de manière complexe. Il n'y
a aucune flamboyance, aucune démonstration, aucune frime. Un
enfant dans un corps d'adulte, oui, c'est tout moi, ça. J'espère
que l'adulte ne l'étouffera jamais. Car grandir, c'est se
renier, se limiter, jouer un rôle. On me demande souvent, en
colère, "Mais quand est-ce que tu vas enfin grandir ?"
Et moi, secrètement, je réponds que j'espère ne jamais
grandir.
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