En France, la production de fictions pour la jeunesse a
toujours été problématique. D'abord, à cause de la
case horaire de fin d'après-midi, qui correspond certes
à l'heure de retour du collège ou du lycée, mais
aussi au moment où des adolescents ont trois mille
autres choses à faire que de se planter devant la télé.
Ensuite, à cause du préjugé tenace selon lequel, pour
que le jeune public soit captif (il consomme, lui aussi
!), il faut que la fiction " soit marrante et déconne
" (version TF1), ou qu'elle " soulève des
problèmes qui les concerne " (version France 2).
C'est ainsi que nous avons eu droit aux Filles d'à côté
et à Hélène et les garçons avant de passer à Sous
le soleil et au Groupe. Bref, pas de place pour la
subtilité, ou pour la demi-teinte. En tout cas, jusqu'à
cette année.
Car contre toute attente, en l'espace de quelques mois,
j'ai vu apparaître deux nouvelles fictions françaises
destinées aux adolescents qui tranchent nettement sur
la production antérieure. La première est un 52
minutes hebdomadaire intitulé La Vie devant nous. Chose
étonnante, elle a été produite pour (par ?) TF1. Elle
met en scène une demi-douzaine de lycéens à Paris.
C'est bien filmé, bien joué et plutôt pas mal écrit.
Mais la chaîne avait si peu confiance en ce "produit" qu'elle a laissé ses artisans produire
plusieurs dizaines d'épisodes avant de commencer à la
diffuser - à partir du trentième, ou à peu près -,
l'été passé, le samedi après-midi... et de la
remettre au placard dès la rentrée. Dans la même
case, les "jeunes" ont à présent droit à
Sous le soleil le samedi et à Vidéogag le dimanche...
La seconde nouveauté est, elle, une commande de France
2. À l'heure où j'écris, elle est diffusée en
semaine à 17 h 30. Elle s'intitule Age sensible, et
c'est une petite merveille. Par petites touches, elle
raconte la vie quotidienne de quatre garçons et trois
filles qui mènent des études différentes mais vivent
dans la même cité universitaire. Construite comme une
chronique, écrite avec autant de sensibilité qu'elle
en montre, filmée avec invention et interprétée par
de jeunes comédiens qui ont l'âge de leur rôle et qui
sonnent toujours juste, c'est la première fois depuis
vingt ans que je vois, à la télévision française,
une fiction qui s'adresse à de jeunes spectateurs en
comptant sur leur intelligence.
L'histoire de cette série est très intéressante :
proposée par CAPA-Drama, c'était à l'origine un 52
minutes que la chaîne a imposé de transformer, après
plusieurs mois de travail, en 26 minutes. Frustrés mais
obstinés, ses producteurs et scénaristes ont relevé
le défi. Avec de la chance (ils ont installé leur
"cité U" dans une clinique désaffectée découverte
en plein Paris), beaucoup de travail et de solidarité
(la petite équipe de scénaristes travaille en groupe,
pas chacun dans son coin) et malgré les difficultés
matérielles (la chaîne, évidemment, veut le produit
le moins cher possible...), les artisans d'Age sensible
ont produit une fiction qui, à l'instar de la justement
mythique Angela, 15 ans, parle non seulement aux
adolescents mais aussi aux adultes, sans mièvrerie ni
facilité, avec des personnages plausibles qui, vivant
des expériences proches de la réalité, les traversent
du mieux qu'ils peuvent.
Tout cela est très bien, mais, évidemment, il y a un
hic : le sempiternel audimat, qui risque de compromettre
la poursuite et la bonification de l'entreprise. France
2 a en effet acheté 50 épisodes quotidiens mais, sauf
succès colossal et peu probable, risque de ne pas en
commander d'autres. Quand un spectacle est facile, tout
le monde y adhère d'emblée. Quand on élabore une
chronique en demi-teintes, il faut du temps au public
pour s'y attacher, se fidéliser et grandir. Bref, il
faut de la patience. Et la télévision française,
service public compris, n'en a aucune. Si Age
sensible,
série de grande qualité, ne trouve pas son public, ce
ne sera pas parce que le public n'est pas là, ce sera
parce que les programmateurs de France 2 ne font pas (ne
veulent pas faire) la différence entre un public captif
mais passif, et un public intelligent et captivé.
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