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Billet d'humeur du romancier Martin Winckler publiée dans le numéro 22 de la revue Synopsis en novembre 2002.

Auteur : Martin Winckler
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Public captif (à propos d'Age sensible)
 
En France, la production de fictions pour la jeunesse a toujours été problématique. D'abord, à cause de la case horaire de fin d'après-midi, qui correspond certes à l'heure de retour du collège ou du lycée, mais aussi au moment où des adolescents ont trois mille autres choses à faire que de se planter devant la télé. Ensuite, à cause du préjugé tenace selon lequel, pour que le jeune public soit captif (il consomme, lui aussi !), il faut que la fiction " soit marrante et déconne " (version TF1), ou qu'elle " soulève des problèmes qui les concerne " (version France 2). C'est ainsi que nous avons eu droit aux Filles d'à côté et à Hélène et les garçons avant de passer à Sous le soleil et au Groupe. Bref, pas de place pour la subtilité, ou pour la demi-teinte. En tout cas, jusqu'à cette année.
Car contre toute attente, en l'espace de quelques mois, j'ai vu apparaître deux nouvelles fictions françaises destinées aux adolescents qui tranchent nettement sur la production antérieure. La première est un 52 minutes hebdomadaire intitulé La Vie devant nous. Chose étonnante, elle a été produite pour (par ?) TF1. Elle met en scène une demi-douzaine de lycéens à Paris. C'est bien filmé, bien joué et plutôt pas mal écrit. Mais la chaîne avait si peu confiance en ce "produit" qu'elle a laissé ses artisans produire plusieurs dizaines d'épisodes avant de commencer à la diffuser - à partir du trentième, ou à peu près -, l'été passé, le samedi après-midi... et de la remettre au placard dès la rentrée. Dans la même case, les "jeunes" ont à présent droit à Sous le soleil le samedi et à Vidéogag le dimanche...
La seconde nouveauté est, elle, une commande de France 2. À l'heure où j'écris, elle est diffusée en semaine à 17 h 30. Elle s'intitule Age sensible, et c'est une petite merveille. Par petites touches, elle raconte la vie quotidienne de quatre garçons et trois filles qui mènent des études différentes mais vivent dans la même cité universitaire. Construite comme une chronique, écrite avec autant de sensibilité qu'elle en montre, filmée avec invention et interprétée par de jeunes comédiens qui ont l'âge de leur rôle et qui sonnent toujours juste, c'est la première fois depuis vingt ans que je vois, à la télévision française, une fiction qui s'adresse à de jeunes spectateurs en comptant sur leur intelligence.
L'histoire de cette série est très intéressante : proposée par CAPA-Drama, c'était à l'origine un 52 minutes que la chaîne a imposé de transformer, après plusieurs mois de travail, en 26 minutes. Frustrés mais obstinés, ses producteurs et scénaristes ont relevé le défi. Avec de la chance (ils ont installé leur "cité U" dans une clinique désaffectée découverte en plein Paris), beaucoup de travail et de solidarité (la petite équipe de scénaristes travaille en groupe, pas chacun dans son coin) et malgré les difficultés matérielles (la chaîne, évidemment, veut le produit le moins cher possible...), les artisans d'Age sensible ont produit une fiction qui, à l'instar de la justement mythique Angela, 15 ans, parle non seulement aux adolescents mais aussi aux adultes, sans mièvrerie ni facilité, avec des personnages plausibles qui, vivant des expériences proches de la réalité, les traversent du mieux qu'ils peuvent.
Tout cela est très bien, mais, évidemment, il y a un hic : le sempiternel audimat, qui risque de compromettre la poursuite et la bonification de l'entreprise. France 2 a en effet acheté 50 épisodes quotidiens mais, sauf succès colossal et peu probable, risque de ne pas en commander d'autres. Quand un spectacle est facile, tout le monde y adhère d'emblée. Quand on élabore une chronique en demi-teintes, il faut du temps au public pour s'y attacher, se fidéliser et grandir. Bref, il faut de la patience. Et la télévision française, service public compris, n'en a aucune. Si Age sensible, série de grande qualité, ne trouve pas son public, ce ne sera pas parce que le public n'est pas là, ce sera parce que les programmateurs de France 2 ne font pas (ne veulent pas faire) la différence entre un public captif mais passif, et un public intelligent et captivé.
 

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